La vague d’Ishinomaki
Voici le texte écrit à l’occasion du Festival Mets et mots, édition 2011. Le thème : l’aventure humaine. Pays : Le Japon.
J’en profite pour remercier avec enthousiasme tous les artisans qui font de ce festival un événement culturel unique au Québec.
La vague d’Ishinomaki
Au moment du séisme j’étais déjà au parc Hiyoriyama : j’aime photographier sa splendide vue sur le port et la mer. Quand le sol s’est mis à trembler, j’ai tout de suite compris que ce séisme-ci n’avait rien d’ordinaire. La violence des secousses, inhabituelle, ne présageait rien de bon. Je me suis souvenue des consignes de sécurité apprises à la petite école et suis restée sur la butte de Hiyoriyama. Une dizaine de minutes plus tard, pendant que retentissaient les sirènes lugubres, des gens ont commencé à arriver. La peur et l’inquiétude s’affichaient sur tous les visages que je captais avec mon appareil. Il y avait peu de personnes âgées parmi les réfugiés : des mères anxieuses poussaient leurs enfants, des ouvriers devisaient entre eux, des salaryman consultaient nerveusement leurs téléphones alors que des groupes d’étudiants échangeaient de mauvaises blagues.
Puis, la vague d’Ishinomaki est arrivée. Elle a déferlé sur notre ville, telle une montagne obscure, impitoyable et hideuse. Rien à voir avec l’esthétique vague de Kanagawa, celle de la célèbre estampe de Hokusai que tout le monde connait.
Notre vague roulait arbres, débris de maisons, carcasses d’automobiles et de containers au sein d’une eau boueuse et huileuse. Autour de moi, les gens poussaient des exclamations horrifiées quand s’effondrait un autre bâtiment
Le monde entier a vu ces terribles images diffusées à la télé ou sur le web. En réalité, le monde n’a rien vu. Moi, j’y étais. J’ai vu… et j’en ai oublié de photographier. J’ai vu des corps déferler, se disloquer et s’engloutir au sein de la mer de débris. J’ai vu courir des gens en direction de notre colline, le monstre liquide à leurs trousses. J’ai entendu les pleurs et cris de désespoir quand les survivants réalisaient que leurs proches se trouvaient toujours en contrebas, perdus à jamais au cœur des eaux furieuses. J’ai entendu des cris humains noyés par le tumulte du ressac. Trop peu sont parvenus à notre refuge.
Le monde n’a pas vu l’eau se retirer lentement. Le monde n’a pas perçu la douleur de chacun d’entre nous. Qui se soucie de ma grand-mère retrouvée dans les décombres de sa maison ? de mon père jamais revenu de la pêche ? de mes pauvres neveux ? de ma meilleure amie, engloutie au volant de son auto ?
La vague de Kanagawa ? Le grand maître de l’estampe, Hokusai, a trop embelli cette vague destructrice, bête océanique colossale et sauvage, sertie de mille bras d’écume.
En ce 11 mars, chacun a connu sa vague. Les uns, la vague de Tataki, la vague de Shiogama, la vague de Sendaï ; d’autres, celles de Watari, de Nakumura, de Haramachi, de Namie… de tant de villes côtières.
Moi, j’ai désormais la mienne : la vague d’Ishinomaki.

