Hoài Huong

Voici un récit composé spécialement pour le souper-bénéfice du 6 novembre de l’organisme Solidarité Québec-Viêt Nam. Certains convives m’ont demandé de le publier sur ce blogue afin d’en prendre connaissance de visu.

Hoài Huong

Je chuchotais toujours à l’oreille de Hoài Huong les mots suivants : «Tu appartiens à deux mondes.»

Ses nuits l’enlisaient dans de ténébreuses rizières aux reflets de lune  étranges et morcelés d’où elle ne cherchait à s’extirper que lorsque la faim la saisissait avec une soudaineté telle que de résister à ses tenailles s’avérait illusoire. Alors, et alors seulement, Hoài Huong s’agitait dans son sommeil profond, geignait avec force quand elle ne hurlait pas, puis émergeait avec lenteur dans notre propre monde en ouvrant des petits yeux étonnés. Des rizières de son âme, plus de traces ! En lieu et place de la lune, je crois que  mon visage souriant lui offrait un astre moins lugubre. Hoài Huong agrippait alors mon sein avec force, soucieuse de me transmettre ses craintes nocturnes, avant d’accepter la tétée.

Pendant qu’elle se gavait, j’affrontais mes propres hantises.

De tous les miens, seule Bà lão m’avait prodigué conseils et affections sans rien exiger en retour. Ma grand-mère est ainsi : elle ne ménage jamais son lait maternel quand une bouche affamée s’accroche à sa poitrine. Grâce à sa douceur, j’ai réussi à endurer tous les quolibets et insultes que ceux de mon propre sang m’ont servi alors qu’en mon ventre Hoài Huong, leur nièce et petite fille, se dégageait petit à petit des griffes du néant. Ils la détestaient déjà et sa vie s’avérerait, je le savais bien, une longue errance dans un monde terne fait de mépris et de mesquineries.

Pouvais-je leur en vouloir, moi qui taisais l’identité du père ? Aux miens, pouvais-je ajouter au déshonneur de la grossesse sans époux celui de la souillure abjecte d’une femme agressée ? J’ai fait la seule chose qu’on pouvait attendre d’une fille respectueuse de ses ancêtres : je me suis tue.

Hoài Huong a cessé de téter. Je la dépose sur la natte, près de moi, et la contemple encore. Elle a clos les yeux pour retourner hanter ses obscures rizières, celles de son odieuse conception.

Je ne l’en aime que davantage.

Ce matin, j’ai fait part à Bà lão de mon intention de confier le nourrisson à l’orphelinat ; elle n’a pas paru surprise. Que pouvais-je faire d’autre ?

Demain, à l’aube, je la laisserai là-bas, entre des bras étrangers, des bras de passage en attendant d’autres bras, plus aimants ceux-là, je le souhaite, qui viendront l’arracher à cette contrée qu’en d’autres circonstances elle aurait pu apprendre à aimer. Avant de la quitter, je lui chuchoterai à l’oreille son nom que jusqu’ici j’ai gardé  secret : Hoài Huong. Nostalgie de mon Pays.

Ainsi, je pourrai la laisser partir, sachant que par la suite elle me visitera souvent dans les mondes du rêve, m’apparaissant sous les traits d’une jeune fille heureuse, aimante et fière tant de sa mère aux yeux bridées et à la chevelure de charbon que de celle aux grands yeux clairs et aux cheveux pâles.

«Tu appartiendras à deux mondes, Hoài Huong.»

~ par Michel Samson le 7 novembre 2010.

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